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Quelques systèmes classificatoires

LA CLASSIFICATION D'ANDRÉ SCHAEFFNER

André Schaeffner propose un système classificatoire ayant pour base la matière du corps ébranlé en premier, indépendamment de celle du résonateur ou de celle du percuteur.

Une telle classification établit tout d’abord une division capitale selon que le corps mis en vibration est un solide ou un fluide (en particulier l’air). Concernant les deux classes d’instruments à corps solide ou d’instruments à air, Schaeffner précise qu’elles écrivent deux pages distinctes de l’histoire des instruments de musique, avec en filigrane, le corps entier versus la bouche de l’homme.
Ces corps solides sont ensuite répartis selon le degré de dureté relative, de flexibilité, de tension. Schaeffner classe les corps solides selon la substance du corps qui vibre en premier : pierre, os, coquille, corne, bois, métal, terre cuite, verre, etc. À la suite de quoi, ces substances sont divisées selon qu’elles composent un corps plein ou un corps évidé, évasé, tubulé, qu’il s’agit d’un bâton, d’une lame, d’une plaque, d’un tuyau, d’une coque…
Pour Schaeffner, ce mode de classification présente plusieurs avantages dans une approche anthropologique du fait musical :
  • « De cette matière du premier corps vibrant (pierre, bois, os, métal, air, etc.), n’émane-t-il pas la qualité même du timbre propre à chaque instrument ou à chaque famille d’instruments, de sorte qu’une classification fondée sur le choix de cette matière, de ce timbre, distinguerait mieux à quelles nuances d’ordre sensoriel répond la diversité instrumentale ? […] Enfin, la répartition géographique des instruments sur la base de la matière de leurs corps vibrants, soulignerait les rapports qui existent entre ces instruments et les autres produits d’une même zone de civilisation : ainsi les métallophones apparaissant là où s’exerce le travail du métal, les sonnailles de coquillages ou de coques de fruits étant liées à certains produits de la côte ou de la terre… ».
Selon Schaeffner, ce système classificatoire permet de mettre en évidence
  • « un monde sonore du bois, un autre du métal. À chacun se rattachent de préférence des types particuliers d’instruments (hochets, grelots, bâtons de rythme, tambours sans membranes, gongs, etc.). Or, selon qu’il s’agit d’employer du bois, du métal, de la corde, ou de la peau, la technique même de facture diffère. Et, dans le domaine de l’ethnographie, précise-t-il, un tel point est d’importance ».
André SCHAEFFNER, Le sistre et le hochet. Musique, théâtre et danse dans les sociétés africaines, Paris, Hermann, 1990, p. 147.

 

OCCIDENT-ANTIQUITÉ TARDIVE

Boèce (470-525) divise la musique du monde en trois classes : la musique du monde (musica mundana), soit la musique des astres ; la musique de l’homme (musica humana), soit l’harmonie du corps et de l’âme ; la musique réalisée sur les instruments (musica instrumentis).

Au sujet de cette dernière, il écrit : « Elle est réglée soit par la tension – des boyaux par exemple –, soit par le souffle – comme sur l’aulos […], ou par une percussion […]. C’est ainsi que l’on obtient des sons différents. »

Cette classification ternaire, Cassiodore (468-562) la reprend à son compte, lorsqu’il divise les instruments de musique en instruments à cordes (tensibilia), à vent (inflatilia) et à percussion (percussionalia).

Cette classification, toujours en usage en Occident dans les conservatoires et dans l’orchestre symphonique, est à l’origine de notre classification actuelle en cordophones, aérophones, membranophones et idiophones, qui consiste, selon la formule de Schaeffner, en une « amélioration » de la tripartition de Boèce.

Au cœur du système cordes-vent-percussions – et donc de la classification organologique internationale actuelle –, figure le couple cordes-vent, qui signifie le partage chrétien du son selon des considérations symboliques et morales et que l’on retrouvera au centre du binarisme des « hauts » et « bas » instruments, en Europe occidentale, au XIIIe siècle.

 

OCCIDENT-MOYEN ÂGE (XIIIe SIÈCLE) : LES "HAUTS" ET LES "BAS" INSTRUMENTS

En Occident, alors que la classification ternaire de Boèce a déjà huit siècles d’existence et va poursuivre sa route chez tous les grands théoriciens médiévaux, renaissants et baroques, l’on voit surgir, dans le courant du xiiie siècle, une « classification » en « hauts » et « bas » instruments, déterminée en principe à partir du volume sonore (haut = puissant / bas = faible).

En réalité, il ne s’agit pas d’une classification à proprement parler, mais plutôt d’une caractérisation du son des principaux instruments de musique de cette époque (ceux qui jouent un rôle éminent au cœur du social, du politique et du religieux), caractérisation qui induit ensuite une répartition binaire, véritable binarisme exclusif de ces deux classes.

C’est seulement la lecture attentive des textes médiévaux qui permet de dresser la liste de ces deux classes. Là aussi, il y a deux types de textes, et donc deux types de listes. Les textes qui attribuent aux instruments de musique un son « bruyant », de « grande noise », ou au contraire « doux » et de « moindre noise », et ceux qui explictement leur attribuent le qualificatif de « hauts » et « bas ».

Dans le premier cas, les instruments « bruyants » sont :

  • tabors (tambours), naquaires, cloches, cors, buisines, trompettes, clarons, trompes, chalumeaux, bombardes, cornemuses, troïnes, « fluttes »,

et les instruments « doux » :

  • escaletes, harpe, gigle (gigue), vièle, rote, orgue, chifonie, rubebe (rebec), luth, psaltérion, guitare, guitare moresque, guiterne, canon (cithare), doucemer, flaüstes.

Dans le second cas, les instruments « hauts » sont :

  • tambours, tymbrez, naquaires, cymbales, bombardes, chalemies, cornemuses, trompes, cornes,

tandis que les instruments « bas » sont :

  • luth, harpe, vièle, flasoz, fleütez, douchaines, psaltérions, guiterne, rebecs, rotes, orgues, citoles, chifonies, monocordes.

On remarque que la seconde liste est moins fournie que la première.

Si nous plaçons en regard de la liste des hauts et des bas instruments (seconde liste) celle de l’instrumentarium médiéval que Pierre Bec a dressée à partir d’un corpus de dix-huit textes du XIIe au XVIe siècles, nous constatons que cette dernière est plus riche de quarante-six instruments.

Cela prouve que les textes médiévaux sont loin d’avoir caractérisé l’ensemble de l’instrumentarium alors en usage. En attribuant seulement aux instruments les plus usités les caractères de haut ou bas, les poètes et théoriciens médiévaux apportent la preuve que cette classification dualiste, d’essence symbolique, porte en elle la marque d’un jugement esthétique et moral. S’il importe de pouvoir déclarer la harpe, le psaltérion, la vièle ou le luth bas, les trompes, chalemies, nacaires hauts, tout un ensemble d’instruments médiévaux de second ordre, moins utilisés ou absents du champ musical religieux ou politique, n’ont aucun besoin de caractérisation.

 

INDE

Dans l’Inde classique, plusieurs textes sanscrits de l’encyclopédie Natya-Çastra signalent une division des instruments de musique en quatre classes : tata, le « tendu », c’est-à-dire les instruments à cordes ; susira, « creux », « tubulaire », ou çusira, « vent », regroupant tous les instruments à vent ; avanaddha, le « noué couvrant », pour les tambours à peau ; ghana, le « frappé », comportant les instruments métalliques comme les cymbales et les gongs.

Cette classification ressemble à la classification organologique internationale (cordophones-aérophones-membranophones-idiophones).

Pour cette raison, il est souvent postulé que la classification indienne en serait à l’origine. Mais ce postulat ne repose pas sur des preuves tangibles et ignore tout le processus largement préexistant qui a classé, en Occident, les instruments en cordes-vent-percussions à partir de préceptes religieux.

CHINE

La Chine a développé une classification en huit classes (littéralement « huit sons », bayin) à partir du matériau des instruments de musique ou de la matière de l’élément vibrant : métal (les cloches), pierre (les lithophones), soie (les cithares), bambou (les flûtes), calebasse (les orgues à bouche), terre (l’ocarina), peau (les tambours), bois (frappé ou raclé). Une telle classification, que l’on pourrait croire guidée par des considérations acoustiques, est en réalité symbolique, le chiffre huit ayant une forte valeur symbolique en Chine.

En Chine, les huit classes d’instruments sont aussi organisées en fonction des huit secteurs de l’espace, des huit saisons, solstices et équinoxes et des huit vents. Ainsi l’orgue à bouche est associé au Nord et au début du printemps, la caisse de bois au Nord-Est et à l’été, le tambour à l’Est et au solstice d’hiver,

la flûte au Sud-Est et à l’équinoxe de printemps, la cithare au Sud et au solstice d’été, l’ocarina au Sud-Ouest et à l’automne, la cloche à l’Ouest et à l’équinoxe d’automne, la pierre au Nord-Ouest et à l’hiver .



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Ce principe de classification n’est pas spécifique aux Chinois.

Mauss et Durkheim précisent que de nombreux peuples classent selon les « Orients » (ce que confirme également Lévi-Strauss), et que, dans ce cas, « la considération des temps est parallèle à celle des espaces. Dès qu’il y a orientation, les saisons sont rapportées nécessairement aux points cardinaux » .


CLASSIFICATION 'ARÉ 'ARÉ


4

Daniel de Coppet, Hugo Zemp, 'Aré 'Aré. Un peuple mélanésien et sa musique, Paris, Le Seuil, 1978, p. 115.

Chez les ’Aré ’Aré des îles Salomon (Mélanésie), Hugo Zemp a recueilli le principe classificatoire qui divise les types de musique (et non seulement les instruments) en quatre grandes classes comprenant au total vingt sous-types.

Les quatre classes sont celles des bambous (soufflés ou frappés), des tambours de bois, des jeux d’eau (surface de l’eau percutée avec la main), des chants. Premier constat : il est plus que probable que tous les instruments ’Aré ’Aré ne sont pas concernés par cette classification et que l’on trouve au sein de cette société des instruments qui ne sont ni des bambous soufflés ou frappés, ni des tambours de bois.

D’autre part, comment sont organisées ces sous-classes et que représentent-elles ?

On s’aperçoit qu’elles correspondent à des fonctions précises (divertissement, travail, amour, éducation de l’enfant, mort, divination, ritualisation sociale, politique et religieuse, signalétique et communication… ), qu’elles peuvent être sexualisées (chants des hommes/chants des femmes), qu’elles prennent en compte la différence du jeu individuel (divertissement) ou collectif (jeu plus fortement rituel et fonctionnel).

Elles sont classées et organisées en fonction de leur utilité, de leur représentation symbolique. Les autres instruments, certains chants (les chants enfantins n’apparaissent même pas dans cette classification) ne sont même pas envisagés et nommés .

N’aurait-on pas là un principe universel des mécanismes classificatoires ? Avant même de classer, il faut considérer l’objet à classer, c’est-à-dire lui donner une existence au sein du futur système.