Cours-conférences filmés d'ethnomusicologie

Outils personnels

Aller au contenu. | Aller à la navigation

Vous êtes ici : Accueil / 2. Anthropologie de l'organologie / La facture instrumentale, savoir-faire protéiforme

La facture instrumentale, savoir-faire protéiforme

Le décryptage social des techniques de fabrication d’un instrument de musique permet de faire la part des choses entre un savoir-faire traditionnel assez largement partagé et qui prend ses racines dans la domestication par l’homme de l’environnement naturel et sauvage et une série de techniques nécessitant au contraire un savoir hautement spécialisé, induisant de ce fait une division du travail. Ainsi, dans le domaine des instruments de musique, il existe :

  1. De très nombreux instruments traditionnels produits dans des sociétés qui ne connaissent ni la division du travail, ni la spécialisation des techniques.
  2. des instruments de musique produits dans des sociétés connaissant la division du travail et la spécialisation (Europe, Asie, etc.) mais dont la fabrication ne nécessite pas un partage spécialisé des tâches ou bien est assurée selon des techniques non-orthodoxes par le musicien lui-même ou par un artisan non spécialiste de la facture instrumentale mais exerçant une activité dans un domaine connexe.
  3. Des instruments de musique produits dans des sociétés connaissant la division du travail et la spécialisation et dont la réalisation nécessite le recours à des techniques hautement spécialisées (et aussi à des outillages complexes d’acquisition et d’utilisation), ce qui inscrit dans ce cas-là la facture instrumentale dans une production artisanale, voire manufacturière et industrielle (dont la dimension économique et professionnelle est totale).

L’étude de l’instrument de musique permet de tirer certaines conclusions quant à ce degré de technicité et de spécialisation.

Dans la catégorie 2, nous trouvons par exemple de nombreux instruments de facture dite « populaire » en Europe.

Ainsi, à Toulouse, sous l’Ancien Régime, les flûtes étaient fabriquées par les tourneurs, dont la production – domestique – était beaucoup plus générale. Les statuts des tourneurs datés de 1581 stipulent que ces artisans fabriquent « bacquets, barrils, cueillières, boëtes, tailloires, fuseaux, flûtes douces et traversières, fiffres […] et autres ouvrages appartenant audit métier » (Archives municipales de Toulouse HH 67).

En milieu rural, il était fréquent que la facture des hautbois traditionnels soit assurée par les musiciens eux-mêmes (percés au fer rougi, sculptés au couteau, comme le clarin extérieurement octogonal du Musée pyrénéen de Lourdes) ou par des bricoleurs de génie comme ces musiciens de Junas ou Saint-Martial (Gard) qui tournaient leurs hautbois sur un tour-à-bois fabriqué à partir d’une machine à coudre Singer.

Tour à bois Cévennes (hautbois)

Tour à bois Salindres (hautbois)

Tour de Jean Couret à Junas (Gard).

Tour de Julien Salendres à Saint-Martial (Gard).

Pierre Laurence, « Figures de hautboïstes en Bas-Languedoc et Cévennes. L’artisan, le berger, le paysan », in Luc Charles-Dominique et Pierre Laurence, Les hautbois populaires. Anches doubles, enjeux multiples, Parthenay, Modal, 2002, pp. 92-109.

La facture de violon, en milieu populaire, relève surtout du musicien lui-même.

violons popus

Photographie extraite de Yves Defrance, Musiques traditionnelles de Bretagne, 1. Sonnoux et sonorien, Morlaix, Skol Vreizh, n°35, 1996.

« F. Roussel [en Limousin] avait découpé une planche en forme de violon dans du cerisier, puis décablé un frein de vélo pour faire les cordes. L’archet était une branche d’osier sur laquelle étaient fixés quelques poils de la queue d’un âne »… Quant à L. Jarraud, aidé de son frère, c’est d’après une carte postale représentant une vieille femme tenant un violon posé droit sur ses genoux qu’il avait réalisé son premier instrument, en cerisier, alors qu’il avait une dizaine d’années. Plus tard, il échangea ce violon contre deux roues de bicyclette. » Cité dans Luc Charles-Dominique, Musique populaire en Pays d’Oc, Toulouse, Loubatières, 1987.

Cette auto-facture instrumentale du violon a trouvé une illustration toute particulière durant la guerre de 1914-1918, où les soldats se sont fabriqués parfois des violons – ou des mandolines – dont la caisse de résonance était faite de gourdes, casques, douilles d’obus. Le type du violon-gourde ou violon-bidon est de toute façon assez répandu.

 

Violon bidon 1

Enfin, il existe un type particulier de violon dont la caisse de résonance est faite dans un sabot. Le Musée de Nantes possède un instrument de ce type. En Pays d’Oc, l’instrument est attesté dans le Médoc (Gascogne girondine), de manière occasionnelle cependant : « Il y avait ici un ménétrier qui s’était fait un violon avec un sabot sur lequel il avait monté des cordes. Puis il s’était acheté un violon… » En Languedoc, il est fait référence, par contre, à une véritable tradition du violon-sabot, en tout cas aux dires de Charles Alexandre. « Le Minervois avait la particularité d’un singulier instrument : un violon fait avec un sabot ! Ce n’était à coup sûr pas un instrument de riche ! Probablement fignolé durant de longues veillées de l’hiver des montagnes minervoises, ce curieux “violon” servait à faire danser ou accompagner les chants. Il s’en construisait à trois, deux, et même une seule corde ! Les derniers souvenirs concernant les musiciens employant cet instrument font état de musiciens ambulants, portant la blouse et les sabots, qui passaient dans les villages en chantant d’affligeantes complaintes en échange d’un morceau de pain. Certains ménétriers de village arrivaient cependant à faire rendre à cet instrument singulier une sonorité et une justesse réelles. Leur jeu, très orné, rempli de trilles et autres fantaisies, s’agrémentait presque toujours d’une corde à vide faisant bourdon, signe caractéristique d’une ancienne tradition musicale… ».

Cité dans Luc Charles-Dominique, Musique populaire en Pays d’Oc, Toulouse, Loubatières, 1987.

 

Violon sabot (Delfour)

Violon-sabot, reconstitution Daniel Delfour, luthier à Toulouse, début des années 1980.