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Vous êtes ici : Accueil / 3. Les symboliques du sonore en France, du Moyen Âge à l'âge baroque. De l'histoire sociale de la musique à l'anthropologie musicale historique / Instruments "hauts", instruments "bas" et oppositions symboliques médiévales

Instruments "hauts", instruments "bas" et oppositions symboliques médiévales

À voix « basse », à voix « haute » : ces adjectifs qui caractérisent le volume sonore ne concernent plus aujourd’hui que le domaine vocal alors qu’ils s’appliquèrent aussi, dès le xiiie siècle, aux instruments de musique. Mais si ces expressions appartiennent au langage courant actuel, elles n’en ont pas moins une belle ancienneté puisque, dans le domaine vocal, elles sont déjà en usage au xie siècle. Par la suite, durant tout le Moyen Age, la Renaissance et une partie du baroque, on utilisa « haut » à la place de « fort » et « bas » à la place de « doux » aussi bien dans la musique vocale qu’instrumentale.

[…] Si l’emploi de cette opposition symbolique du haut et du bas dans le domaine vocal est nouveau au xie siècle, la pensée religieuse qui le sous-tend ne l’est pas. En effet, les questions de la douceur, de la suavité ou au contraire de l’excès sonores, et des divers registres moraux qu’ils symbolisent, sont déjà présentes chez les Pères de l’Église. Mais, en choisissant la métaphore de la verticalité qui demeure, au Moyen Âge, la première au plan de sa richesse symbolique, l’homme médiéval a recentré singulièrement la question du volume sonore parmi ses préoccupations religieuses et morales.

Dès lors, cette bipartition sonore va concerner l’ensemble du champ musical. Au xiiie siècle, apparaissent les premières occurrences littéraires d’une catégorisation concernant la plupart des instruments de musique alors en usage : ils sont déclarés « hauts » ou « bas » (de fort ou de faible volume sonore) ou ne sont pas du tout caractérisés. Ce processus n’a pas de genèse bien localisée : il est repéré à peu près dans tout l’Occident chrétien au même moment. […]

hauts et bas instruments

 

Les diverses symboliques du couple « haut » / « bas »

Sans doute le premier niveau symbolique de ce couple a-t-il rapport à la cosmogonie chrétienne, celle-ci introduisant une verticalité symbolique associée à l’idée d’élévation morale et spirituelle. Cette progression verticale, du Mal vers le Bien, n’admet aucune dérogation. L’au-delà a beau se complexifier, devenir tripolaire avec l’apparition du Purgatoire, se subdiviser, se scinder en plusieurs lieux intermédiaires et progressifs, toutes les « échelles » cosmogoniques et morales sont bien celles d’une verticalité linéaire et progressive.

Découlant de cette verticalité morale, depuis le XIIe siècle au moins, une spatialisation de la hiérarchie sociale s’est instaurée, avec d’un côté les « hautes » élites et de l’autre le « bas » peuple. Le terme « haut » s’applique, en effet, aux personnages de tout premier plan de la société féodale, comme le révèlent l’épigraphie et l’archivistique, mais aussi la littérature médiévales. Il n’y a peut-être pas de formule plus explicite que celle extraite de La Vie de saint Thomas le martyr (XIIe siècle) pour caractériser cette dualité sociale : « Mielz vient de basse gent estre bon e munter, Que de halte gent estre e en enfer aler » (mieux vaut être de basse condition, être bon et s’élever qu’être de haute condition et aller en enfer). Cette spatialisation sociale sera régulièrement attestée sous l’Ancien Régime et, depuis, le terme « haute » s’applique familièrement à la classe dominante.

Ces deux pôles moraux et sociaux se rejoignent sur bien des points. Au Moyen Age, les gens de « haut » rang sont supérieurs, « nobles », alors que ceux dont le statut social est « bas » passent pour médiocres, piètres, vils (Gourevitch 1983 : 164). La polysémie du mot « noble » est là pour nous le rappeler qui, au sens social, allie une connotation morale très positive. Cependant, si le haut est le pôle positif d’un couple dont le champ symbolique serait social, cosmogonique et moral en général, il devient brusquement le pôle négatif du large champ symbolique religieux chrétien qui fait du bas le marqueur de l’humilité et du haut celui de l’orgueil.

Cette diversité symbolique du haut et du bas trouve des prolongements dans ses divers marquages sonores. En effet, si le haut social et politique trouve son corrélat sonore dans le haut sonore, le haut cosmogonique possède une symbolique sonore inversée (le ciel, domaine du « haut », et du Très-Haut, baigne dans la suavité et la grande douceur sonores) ; d’autre part, le « bas » peuple n’est pas symboliquement représenté par le bas sonore, tandis que le « bas » cosmogonique, l’enfer, est le domaine d’effroyables tumultes, du haut sonore ; enfin, si le bas religieux est associé au bas sonore, il s’oppose à la symbolique morale en général : un comportement chrétien idéal, bas, n’est pas synonyme de bassesse, bien au contraire. Il faut donc dans ce domaine se prémunir de toute assimilation hâtive qui fausserait irrémédiablement l’analyse symbolique. […]

 

La place du « haut » et du « bas » dans la spatialisation de la pensée médiévale

Les oppositions symboliques telles que le « haut » et le « bas » ne datent pas du Moyen Age. Expressions d’une pensée morale dualiste dès la Grèce antique (Lloyd 1962), elles ont été reprises par les Pères de l’Église qui en ont fait les nouvelles marques du dualisme moral chrétien. Mais, si elles ont connu une telle fortune au Moyen Âge, c’est qu’à cette époque, tous les champs de la pensée, ainsi que les domaines d’expression qui leur sont rattachés, se spatialisent en une série d’oppositions symboliques telles que intérieur-extérieur, avant-arrière, gauche-droite, haut-bas, etc. Gourevitch a cru déceler dans cette spatialisation dualiste de la pensée médiévale l’empreinte inéluctable du « conflit cosmique du bien et du mal » dont l’histoire universelle de la rédemption est l’illustration la plus parfaite. C’est pourquoi, selon lui, « le temps et l’espace possédaient [au Moyen Âge] un caractère sacral » (1983 : 291). Quoi qu’il en soit, ce processus de spatialisation de la pensée est un phénomène de grande importance dans l’histoire des idées et des mentalités .

Parallèlement à l’émergence d’une conception ternaire de l’au-delà et de l’ordre social au XIIIe siècle, la pensée médiévale s’est structurée autour d’un dualisme symbolique constitué de polarités opposées, positives et négatives, souvent spatiales (verticales, latérales, etc.). Cela est remarquable dans l’iconographie, notamment dans l’imagerie religieuse. Parmi les très nombreux codes de l’image médiévale (Garnier 1982, 1984, 1988), il en est trois qui reviennent sans cesse et qui ont trait à sa mise en espace : le haut et le bas (au-dessus de, au-dessous de), la gauche et la droite, l’avant et l’arrière. Or, les trois, séparément ou parfois combinés, introduisent une connotation morale et religieuse forte.

Ces oppositions symboliques sont toujours constituées d’un pôle positif et d’un pôle négatif. Le problème, c’est que selon l’angle sous lequel on les envisage, le pôle positif peut devenir négatif et inversement. Par exemple, vu sous l’angle religieux, étant donné que le discours chrétien privilégie l’humilité et la retenue, c’est le « bas » corporel qui sera préféré à une attitude « haute », excessive et décriée. Mais la position debout, qui est celle du chrétien en marche, est préférée à la position assise ou couchée, qui est celle de l’oisiveté. Cela peut sembler contradictoire avec le fait que la génuflexion, la prosternation sont des marques fortes de religiosité, alors que, dans certains cas, la position debout est une marque d’impiété. On le voit, ce champ symbolique est d’une interprétation difficile et il ne doit jamais être abordé hors de son contexte. Cela dit, certaines oppositions symboliques ont tendance à privilégier fortement et durablement l’un des deux pôles, par exemple l’intérieur sur l’extérieur ou la droite sur la gauche.

Le couple droite-gauche est un couple stable dans la mesure où, là, c’est toujours la droite qui est valorisée. Cela a été démontré dans quelques études spécifiques (Hertz 1970), mais est avéré aussi dans de très nombreux documents médiévaux. Ainsi, dans le théâtre religieux médiéval, le Paradis est toujours placé à la gauche du spectateur et l’Enfer à sa droite, mais, en fait, à droite et à gauche des acteurs tournés vers le public, ce qui reste l’orientation de référence (Cohen 1974 : LXXXII). Dans l’iconographie religieuse médiévale, la droite est souvent associée au haut, ce qui contribue à valoriser ces deux notions. Robert Hertz rappelle que « la droite représente le haut, le monde supérieur, le ciel ; tandis que la gauche ressortit au monde inférieur et à la terre. Ce n’est pas un hasard si, dans les représentations du Jugement dernier, c’est la [main] droite levée du Seigneur qui indique aux élus leur séjour sublime, tandis que la gauche abaissée montre aux damnés la gueule béante de l’Enfer prête à les avaler » (1970 : 96-7). Cette métaphore de la main droite et de la main gauche pour désigner ce qui est bon, licite, recommandé ou au contraire décrié, illicite, combattu, est utilisée pour caractériser les vertus ou les vices de la parole : dans l’Expositio Regulae S. Augustini, la langue a une main droite, habile pour faire le bien et conduire à la vie, et une main gauche, source de tous les maux et cause de mort (Casagrande, Vecchio 1991 : 101). Les observations iconographiques de R. Hertz sont corroborées par Michel Pastoureau qui identifie, dans un premier temps, un Judas gaucher omniprésent dans l’iconographie religieuse médiévale. Mais, au-delà de ce personnage, et alors que les gauchers sont rares dans l’iconographie, c’est tout un ensemble de personnages « négatifs », exclus et réprouvés, qui sont gauchers : les bouchers, les bourreaux, les jongleurs, les changeurs et les prostituées, mais aussi tous les non-chrétiens (païens, juifs, musulmans) et toutes les créatures infernales (1996b : 79). Cependant, l’opposition droite-gauche dans la pensée symbolique médiévale est de moindre importance que les oppositions haut-bas ou intérieur-extérieur.

Le couple intérieur-extérieur est l’un des deux couples symboliques phares du Moyen Age, avec celui du haut-bas. Dans ce contexte, intérieur et extérieur font référence au comportement du chrétien, l’intériorisation, spirituelle comme corporelle, étant l’un des idéaux chrétiens. L’homme doit cesser d’être un gesticulateur désordonné, un possédé. Il doit apprendre à orienter sa gestuelle dans le sens de la modération qui est la marque de l’intériorité (Le Goff 1991 : 134). De fait, toute l’iconographie du geste est basée sur cette opposition : les possédés, les personnages diaboliques expriment leur état par des gestes convulsifs, désordonnés, disgracieux ; ils sont souvent grimaçants, voûtés, ahurissants. Alors que les élites sociales et religieuses, les clercs sont gracieux, majestueux, sereins, redressés, souriants, béats. Ce traitement iconographique de l’intériorité ou de l’extériorité, portant bien sûr la marque d’une attitude valorisée ou décriée, est souvent très utile pour décrypter le codage symbolique qui entoure l’iconographie musicale médiévale. Selon la posture du musicien, sa gestuelle, sa tenue vestimentaire, son aspect extérieur, sa place dans l’image, etc., on va pouvoir attribuer à l’instrument ou à son contexte une connotation positive ou négative.

S’il fallait établir une hiérarchie entre ces oppositions symboliques, il ne serait pas exagéré de placer en tête le couple bas-haut. Aucun n’est plus universel (Ginzburg 1989 : 100). Ce couple symbolique, que le christianisme a privilégié, a orienté la dialectique essentielle des valeurs chrétiennes (Le Goff 1981 : 11). Cette verticalité symbolique est la plus empreinte de valeurs morales et religieuses car, outre la dimension cosmogonique évidente (le céleste valorisé contre l’enfer négativisé), cette opposition entre haut et bas est bien celle du conflit entre la matière et l’esprit, le corps et l’âme, etc. (Gourevitch 1983 : 77). Cela n’a pas échappé à Mikhaïl Bakhtine, lorsqu’il écrit : « Ce qui caractérise le cosmos, au Moyen Age, c’est la gradation des valeurs dans l’espace ; aux degrés spatiaux allant de bas en haut, correspondaient rigoureusement les degrés de valeur… Les concepts et images relatifs au haut et au bas, sous leur expression dans l’espace et dans l’échelle des valeurs, sont entrés dans la chair et le sang de l’homme du Moyen Age » (1982 : 361). Cette verticalité symbolique est une constante tellement universelle qu’il serait illusoire de vouloir en dresser la liste de ses champs d’application. Signalons ici simplement une très grande œuvre poétique médiévale, la Divine Comédie, qui a connu un immense retentissement au cours des siècles qui ont suivi, qui est tout entière consacrée à la mise en espace religieuse et morale de la cosmogonie chrétienne, et qui est bâtie autour de la verticalité symbolique, celle de l’espace et celle du temps (Kappler 1980 : 25 ; Gourevitch 1983 : 142).

La classification des instruments de musique en hauts et bas s’inscrit totalement dans cet ordonnancement médiéval symbolique dualiste, d’autant que le couple oppositionnel utilisé ici est celui dont la sémantique symbolique est la plus forte. Ce système d’oppositions est avant tout religieux. Il est donc imaginable que cette répartition instrumentale obéit à des critères religieux […].

 

Références citées dans cet article :

BAKHTINE Mikhaïl, 1970, L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Age et sous la Renaissance, traduction de Andrée Robel, Paris, Gallimard (« Bibliothèque des Idées »).

CASAGRANDE Carla, VECCHIO Silvana, 1991, Les péchés de la langue, Paris, Cerf.

COHEN Gustave, 1974, Le livre de conduite du régisseur et le compte des dépenses pour le mystère de la Passion joué à Mons en 1501, Genève, Slatkine Reprints (1ère éd. Paris, Champion, 1925).

GARNIER François, 1982, Le langage de l’image au Moyen Âge, Vol. II, La grammaire des gestes, Paris, Le Léopard d’Or. 1984, Thesaurus iconographique : système descriptif des représentations, Paris, Le Léopard d’Or. 1988, L’âne à la lyre : sottisier d’iconographie médiévale, Paris, Le Léopard d’Or.

GINZBURG Carlo, 1989, Mythes, emblèmes, traces. Morphologie et histoire, Paris, Flammarion (« Le haut et le bas. Le thème de la connaissance interdite aux XVIe et XVIIe siècles », pp. 97-112).

GOUREVITCH Aaron J., 1983, Les catégories de la culture médiévale, Paris, Gallimard.

HERTZ Robert, 1970, « La prééminence de la main droite : étude sur la polarité religieuse », in Hertz Robert, Sociologie religieuse et folklore, Paris, PUF, pp. 84-109 (1ère éd. 1928).

KAPPLER Claude, 1980, Monstres, démons et merveilles à la fin du Moyen Age, Paris, Payot (« Bibliothèque historique »).

LE GOFF Jacques, 1981, La Naissance du Purgatoire, Paris, Gallimard. 1991, L’Imaginaire médiéval : essais, Paris, Gallimard (« Bibliothèque des Histoires »), (1ère éd. 1985).

PASTOUREAU Michel, 1996a, Figures et couleurs : études sur la symbolique et la sensibilité médiévales, Paris, Le Léopard d’Or. 1996b, Couleurs, images, symboles : études d’histoire et d’anthropologie, Paris, Le Léopard d’Or.

 

Texte extrait de : Luc Charles-Dominique, Musiques savantes, musiques populaires. Les symboliques du sonore en France 1200-1750, Paris, CNRS, 2006, pp. 15-29.