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Le thème littéraire et iconographique des danses macabres dans la littérature

danse macabre web

 

 

 

 

 

 

 

La danse macabre, église de Bar-sur-Loup (Alpes-Martimes), xve siècle.

 

 

 

 

 

L’origine iconographique de ce thème semble être la fresque du cimetière des Innocents de Paris (1424) qui fut ensuite imitée dans plusieurs localités de Bretagne, Ker-Maria, Kernascléden (vers 1460) et dans d’autres régions, à Dijon (1436), Strasbourg (milieu du xve siècle), La Chaise-Dieu (vers 1470), La Ferté-Loupière (Yonne, fin xve siècle), Amiens (également fin du xve siècle), Bar-sur-Loup (Alpes-Maritimes, Idem), Rouen (1527), Meslay-le-Grenet (près de Chartres, avant 1540). Des fresques ont été retrouvées à Preuilly-sur-Chaise (Indre-et-Loire), Brianny (Côte-d’Or), trop endommagées pour être analysées ; celles d’Avignon, Bayonne, Josselin, ont disparu. Ce thème fut ensuite gravé et reproduit dans les livres, à l’instar de Guyot Marchant, mais aussi Pierre le Rouge ou Antoine Vérard. Presque simultanément, de nombreuses Danses macabres ou Danses des morts s’épanouirent dans les cimetières européens : dans celui, londonien, du Pardon dès 1430 (et au cloître Saint-Paul de Londres en 1439), à Bâle en 1441, Salisbury en 1460, Lübeck en 1463, Berlin en 1484, Clusone en 1485, Berne en 1515, Anneberg (Saxe) en 1525, Dresde en 1534, Lucerne en 1615 et 1631. Le texte de la fresque des Innocents fut même traduit en catalan. Enfin, le duc de Bourgogne fit représenter scéniquement la Danse macabre en 1449 dans son hôtel de Bruges. Signalons enfin que l’on peignit une Danse macabre à Avrieux (Savoie) en 1712 et qu’en Allemagne, dix-huit des vingt-six fresques recensées datent des xvie, xviie et xviiie siècles. Dans ce pays, on en peignit une en 1838, de même que, très récemment, Félix Nussbaum a peint une huile sur toile intitulée « Les squelettes jouent pour la danse » (Le Monde, 22 septembre 1995). D’autre part, Arthur Rimbaud a écrit le Bal des Pendus, Baudelaire la Danse macabre, ainsi que Henri Cazalis dont le poème a directement inspiré Camille Saint-Saëns pour composer, en 1874, sa Danse macabre pour grand orchestre et violon solo (opus 40) ; Liszt écrivit une Totendanz (Danse macabre) ; Berlioz fit du Songe d’une nuit de Sabbat une véritable danse macabre ; Arthur Honneger composa une Danse des Morts, tout comme György Ligeti (Le Grand Macabré) et Moussorgsky (Chants et danses de la mort). D’autre part, Anatole Le Braz a publié dans sa Légende de la Mort, un chant populaire recueilli en Bretagne, intitulé La danse de l’enfer, qui se révèle être une adaptation fidèle de ce thème de la Danse macabre (Le Braz 1994 : 459-61).
À l’origine du thème des Danses macabres se situe le discours moraliste sur l’inutilité des honneurs, des richesses et des plaisirs terrestres, doctrine de la vanité du monde qui apparaît dès la fin des temps antiques et trouve dans le milieu monastique d’Égypte et d’Orient une terre d’élection, avant de se poursuivre au Moyen Âge et jusqu’à l’âge baroque. Saint François de Sales sera très prolixe sur le sujet. Dans l’une de ses méditations (« De la mort »), il écrit :

« Il y en a qui se rendent fiers et morgans pour estre sur un bon cheval, pour avoir un pennache en leur chapeau, pour estre habillés somptueusement. […] Les autres se prisent […] pour sçavoir danser, joüer, chanter. […] Tout cela est extremement vain, sot et impertinent, et la gloire qu’on prend de si foibles sujetz s’appelle vaine, sotte et frivole »

(1952 : 28, 109-10, 199).

Cette morale est généralement rappelée dans les fresques de la Danse macabre. Sous celle de Bar-sur-Loup (fin xve siècle), on peut lire :

« O Pauvres pécheurs, ayez grande remembrance / Que vous mourrez bientôt, n’en ayez aucun doute. / Et vous faites souvent le bal, et menez folle danse ! […] Ayez grand’peur, car chaque jour s’approche / La fin, et votre mort, de mauvaise saveur / Si elle vous frappait d’une subite surprise, / Vous tomberiez tout à fait en grand désespoir ; / Et puis vous danseriez en la terrible danse / Qui se nomme bien perpétuelle crémation, / En faisant des pleurs, des cris et grands blasphèmes… » L’iconographie représente cette danse comme une procession ou une ronde dans lesquelles alternent un mort et un vivant. Les morts mènent le jeu et sont les seuls à danser. Chaque couple est formé d’une momie nue, pourrie, asexuée et très animée, et d’un mourant vêtu selon sa condition. La mort approche sa main du vivant qu’elle va entraîner mais qui n’a pas encore obtempéré. « L’art réside dans le contraste entre le rythme des morts et la paralysie des vivants. Le but moral est de rappeler à la fois l’incertitude de l’heure de la mort et l’égalité des hommes devant elle. Tous les âges et tous les états défilent dans un ordre qui est celui de la hiérarchie sociale telle qu’on en prenait conscience [et qui] devient aujourd’hui source d’information pour l’historien social »

(Notons que, dans cette hiérarchie, le ménestrel est souvent le dernier) (Ariès 1985, 1 : 118).
[…]
Avant même le xve siècle, quelques documents semblent former les prémices iconographiques de la Danse macabre. Un Roman d’Alexandre de 1338-40 représente une farandole de danseurs déguisés en bêtes dans laquelle on peut voir deux grosses cloches tenues à la main et un gros tambour à timbre qu’un musicien porte sur son épaule et frappe avec une batte. Au-dessous de la danse est inscrit : « A la mort va libers… » (Clouzot 1995 : 119-20) Au xive siècle, le personnage de la Mort joueuse de vièle à archet ou de flûte se répand.
La fresque des Innocents ne représente pas de musiciens. Ce n’est que dans l’édition de 1486 que le premier mort musicien apparaît, tandis que dans la fresque du palais Sclafani de Palerme (1445), les musiciens sont présents (Delumeau 1983 : 112). Alors que les fresques sont de plus en plus musicales, un instrumentarium de la Mort personnifiée se dessine.
On y trouve les instruments à embouchure, tout d’abord, parmi lesquels la trompe, la trompette, le cor, le cornet. Moreau le Jeune a gravé la Mort en archer, soufflant dans un grand cornet ; la sacqueboute ou la trompette en S se retrouve dans les mains d’un squelette instrumentiste, dans un manuscrit de Kassel de 1470 (Clouzot 1995 : 147) ; dans un orchestre macabre du Blockbuch d’Ulm ou de Heidelberg, un mort est trompettiste (Delumeau 1983 : 91) ; à Heidelberg, en 1465, dans le Codex Palaticum germanicum, on trouve plusieurs morts dont un joueur de trompe, un autre de corne, tandis qu’en 1486, la Dodendantz mit Figuren de l’éditeur Heinrich Knoblochtzer figure quatre morts dansant au son de la trompette ; la Danse des morts de Pinzolo (1539) représente deux squelettes soufflant dans de grandes trompes, tout comme celle de Berne (1519) ; enfin, l’illustration de La danse macabre des femmes, publiée par Guyot Marchant, représente un joueur de trompe, tandis que dans le Livre d’heures de la duchesse de Lorraine Philippa de Gueldre († 1547), deux morts sonnent de la trompette.
La flûte apparaît à Ulm et Heidelberg (1465, 1485), dans l’édition de 1486 de Guyot Marchant (longue flûte à une main et petit tambourin membranophone) et dans la Danse macabre de Bar-sur-Loup.
La cornemuse tire son épingle du jeu de ce thème iconographique. On la trouve dans l’édition de 1486 de Guyot Marchant, dans la Danse macabre de La Chaise-Dieu (1470), dans la Danse des morts de Lübeck (1463), dans celle de Pinzolo (1539), à Berlin (1485), dans le manuscrit de Kassel de 1470 (Clouzot 1995 : 147). Par ailleurs, c’est sans doute une chalemie que la Danse des morts du Grand Bâle de 1440 a représentée, accompagnée par un joueur de tambour sur cadre battu par une baguette.
Les autres instruments sont le violon (Sales 1952 : 193), la vèze (instrument à anche avec réservoir d’air) dans la Danse des morts de Knoblochtzer de 1497 (Heidelberg) et, beaucoup plus rarement, la vièle à archet, la trompette marine, le luth et la harpe dans le manuscrit de Kassel de 1470 (Clouzot 1995 : 147), la vielle à roue (La Chaise-Dieu) ou l’orgue portatif dans l’édition de 1486 de Guyot Marchant.

Références citées dans l’article :
ARIES Philippe, 1985, L’Homme devant la mort, Paris, Seuil, (1ère éd. 1977), 2 vol.
CLOUZOT Martine, 1995, Le Musicien en images : l’iconographie des musiciens et de leurs instruments de musique dans les manuscrits du Nord de la France, de la Belgique, des Pays-Bas, de l’Angleterre et de l’Allemagne, du xiiie au xve siècles, Thèse de doctorat, EHESS, Histoire et civilisations, Groupe d’anthropologie historique de l’Occident médiéval.
DELUMEAU Jean,1983, Le péché et la peur : la culpabilisation en Occident (xiiie-xviiie siècles), Paris, Fayard.
LE BRAZ Anatole, 1994, La Légende de la mort, Marseille/Spezet, Jeanne Laffitte/Coop Breizh.
SALES François de, 1952, Introduction à la vie dévote de saint François de Sales, Evêque et Prince de Genève, Instituteur de l’Ordre de la Visitation de Sainte-Marie, Paris, Le Club français du Livre (1ère éd. 1609).

Texte extrait de : Luc Charles-Dominique, Musiques savantes, musiques populaires. Les symboliques du sonore en France 1200-1750, Paris, CNRS, 2006, pp. 158-161.